L'abolition de l'esclavage, décrétée en 1848, brise les chaînes de la servitude et a pour conséquence la désertion massive des travailleurs, nouvellement libres, des travaux de la terre. Il s'ensuit une chute abrupte de l'activité liée à la culture de la canne, qui entraîne une baisse de l'économie générale de la Guadeloupe.
Manquant de main-d'œuvre, malgré la mise en place de contrats d'embauche et de salaires, les propriétaires-planteurs ont l'idée de recourir à l'émigration pour résoudre leur problème économique. Des impératifs majeurs s'imposent à eux : cette main-d'œuvre doit-être peu chère, efficace, abondante et, avant tout, ne doit pas avoir d'ambition sociale. Il leur faut des bras, pas des penseurs.
Cette main-d'œuvre où la trouver ?
Là où le réservoir humain est quasi inépuisable : l'Inde.
Si le choix se porte sur les indiens des Indes, c'est que les tentatives d'importations d'Annamites, de Chinois, voire d'Africains, furent des échecs.
Au cours de sa séance du 4 novembre 1854, le Conseil Général de la Guadeloupe, proposa de recruter des travailleurs indiens ou coolies.
Le coolie réunit tous les suffrages de ceux qui l'ont déjà employé dans toutes les contrées tropicales. Il est bien fait, solidement constitué, facile à acclimater, de mœurs dociles, polis, avec un caractère doux et soumis. Cette ethnie est surtout remarquable pour sa scrupuleuse fidélité à ses engagements. Elle n'a pas la verve du chinois, ni la nonchalance de l'africain, mais elle possède, au plus haut degré, la religion du contrat signé. Elle effectue toujours le travail qu'on lui a confié, qu'il s'accomplisse sous les yeux, ou en dehors de la surveillance du maître. En outre, les salaires, qu'acceptent les coolies, sont les moins élevés de tous ceux qui sont attribués à travers le monde.
Qu'on le veuille, ou non, l'indien a sauvé l'économie de la Guadeloupe par son travail. Son attachement à la terre, et à tout ce qui le lie à elle, l'a fait participer de façon active au développement de sa nouvelle patrie.
Utilisé comme bête de somme dans les plantations, du lever au coucher du soleil, le coolie indien trime, esclave sans l'être. Mais, bientôt, il prend conscience de sa position et rejette l'assimilation à l'animal, désirant être reconnu en tant qu'homme libre.
En 1904, un indien, Henri SIDAMBAROM, revendique au nom des siens, le statut d'hommes libres à part entière, de citoyens en droit. A la suite d'une parodie de procès, qui a durée 18 années, l'Administration française, tout à la fois humiliante, tatillonne et nonchalante, admet les émigrants indiens dans leurs droits civiques, en vertu de la loi du 26 juin 1889.
Par son intervention opiniâtre, Henri SIDAMBAROM à tracé la voie pour les années à venir. Pour que ses compatriotes sachent que, par leur travail, leur conduite et, surtout, par l'instruction qu'ils doivent acquérir, ils peuvent devenir des citoyens égaux aux autres habitants de l'île.
En 1906, Henri SIDAMBARON ne se fait aucune illusion sur la pérennité de sa race. Il redoute et prévoit son acculturation et son métissage au sein de la société créole, résultats inéluctables de son intégration. Pourtant, l'empreinte de la créolité ne sera pas totale. Nombreux sont les indiens qui développent, ou tentent de retrouver, les éléments du patrimoine légués par leurs aînés, dans la pratique du culte et l'étude des textes sacrés.
Pour parvenir à cette sauvegarde de son originalité ethnique, la communauté indienne devra surmonter les exigences contradictoires de son intégration, qui voudrait, pour sa survie, qu'elle oublie ses origines et se fonde dans la population créole.
Jean-Robert HIRA, pouçari communément appelé Pé-Nég, a, par sa quête du savoir, concilié son idéal religieux - legs de son père brahmane - et sa vie de terriens, sans négliger la vie sociale guadeloupéenne. Il a ainsi goûté aux biens de cette terre et a tracé le sillon des générations à venir, pour que les siens vivent unis dans le sein de la société multiraciale guadeloupéenne.
Il a ainsi accompli pleinement sa vie !
NARAYANA
Il atteint l'ultime communion avec le brahman,
Il obtient de résider dans le monde du brahman.
Il atteint l'intime communion avec les divinités,
Il obtient d'être élevé jusqu'à elles.
Dans le même monde qu'elles, il réside.
Celui qui sait ainsi !
Âranyaka, 10-10 ( Véda ), inspiration libre.
OBLATION
Chant 1
Austère dans sa tenue blanche,
Simplement serrée par un cordon rouge,
Il officie les yeux fermés.
Le livre de prières tremble dans ses mains,
Il psalmodie les hymnes d'une voix chevrotante,
Si passionnée qu'elle domine l'assemblée,
Devenant houle en marée montante.
Ne voyant rien,
N'entendant rien,
Ne faisant qu'un avec le Panthéon des Dieux,
En une invincible confiance.
L'extase irradie le visage ridé,
Extase de détresse et de joie,
Où la vieille vie se reflète
Par la force du temps.
Âme enracinée dans le passé et le présent,
D'étendue faible, mais de profondeur extrême.
Homme de vieille vie terrienne,
Il trouve sa dimension dans le cycle des saisons,
S'endort dans le paysage des Dieux,
Ne reste qu'avec lui-même.
OBLATION
Chant 2
Le retirement modèle sa pensée d'une harmonie
Qui, dans une vie antérieure, le fuyait du milieu des Siens.
De cette terre chargée de sel et d'azur, où
Chaque tige de cannes baigne d'une lumière
Moirée, anoblie de la sensualité amoureuse des
Pierres teintées de couleur miel.
Il y a là caché,
Mille faits qu'il découvre dans le labyrinthe creusé
Par le soleil, où il peut lire à loisir, ne s'arrêtant
Que pour écouter les bruits dehors et le silence dedans.
Ici, le vieil homme s'est retiré.
Il récite le cantique de l'heure de la nuit des Dieux,
La force du verbe s'incréé, transforme sa pensée en
Une méditation cosmique.
Il murmure avec respect, que les manguiers aux
Troncs noueux, peuplant son univers, sont,
Comme lui, torturés par le temps.
Leurs racines plongent au cœur de l'histoire,
Recherchent une force dans les profondeurs de
Cette terre d'orage, afin de mieux affronter le
Spectacle désordonné de son monde.
L'errance de son âme touche à son terme et le
Corps est apaisé des sortilèges.
Il peut savourer l'affrontement du Passé et du
Demain, dans la quiétude de l'heure.
Le calme l'enveloppe.
Rassure l'instant.
Silence humain.
Silence vivant.
DE LA NUIT À L'AURORE
Le temps dévide son écheveau,
Lavé de la houle calmée.
La vague s'efforce de cacher l'écueil,
Avant que le fond de la nuit le surprenne.
Il est témoin d'un temps,
De ces temps de matins neufs,
Où l'attente du soir engendrait l'espoir de demain.
Les Dieux, dans leurs sollicitudes, en présent,
Lui ont offert celui d'accéder à la Connaissance.
Ainsi il a savouré, au breuvage du Savoir,
Cette puissance d'être.
Sur la grève proche,
La barque du retour est amarrée.
Elle le conduira là-bas,
Vers le lieu où ses Mânes l'attendent.
Avant d'affronter ce long voyage,
Il désire effectuer un dernier sacrifice
Sur l'autel du passé.
Son âme en paix,
Sera parée pour l'aurore de l'ailleurs,
Sans frémir de l'inconnu.
Sur ses genoux est posé un livre pesant,
Grand comme ses deux cuisses réunies,
Noué de terre d'ici.
Les maillons de sa vie y sont consignés,
S'entrelacent en lui,
Oeuvre artisanale.
La matière en est grège, telle la soie brute.
Les feuillets, jaunis par les ans, en sont froissés,
Cornés aux angles à force d'être lus et relus.
Hachée en est l'écriture,
Paisible rarement.
De rudes images en accompagnent le texte :
L'homme manœuvrant une paire de bœufs
Attelés à un cabrouet, charriant des cannes,
Que les femmes ont assemblé en poignées.
Le moulin à sucre, dont des hommes, luisants de
Sueur et de chaleur, s'activent à remplir le ventre.
Ces enfants nus, jouant à même la terre,
Ce sont les siens.
Fantômes qui hantent son paysage intérieur,
De vies disparues de son espace.
Ces images sont les nœuds d'un ciel mouvant,
Où le bleu se mêle au gris des nuées,
En un mariage de raison.
Le livre a-t-il su l'écrire ?
La tentation de l'écriture l'oblige à se mettre à nu,
A se retourner en arrière, à se poser des questions,
A attendre des réponses, aussi infimes soient-elles.
Sa mémoire souvent s'entremêle, bouillonne au
Hasard d'une évocation, n'en retient qu'un détail,
Le laissant plus sur un regret ou sur une amertume.
Les mots montent dans une architecture désordonnée,
Sans souci d'une phraséologie enrubannée,
Se fondent dans l'assise de son silence.
Se remémorer l'hier, même s' il a le goût amer
De l'eau fétide, qu'une pluie avare de sa présence,
Oblige à puiser dans une mare stagnante,
Que les animaux et les siens partagent,
Afin d'étancher la soif de leurs corps.
En ce temps...
Etait-ce mieux qu'aujourd'hui ?
Maintes fois il se pose la question.
Il dit :
... Comment en est-on arrivés à évaluer en argent ceux
Qui, depuis des temps vivent du labeur tiré de la Terre,
Chair de leur chair, où chaque pierre, chaque arbre,
S'inscrit au plus profond de leur être,
Comme la première peine.
Hier, les siens bâtissaient des maisons d'hommes.
Tant que la terre est là, qu'importe la mort ?
Il dit :
... Lorsque le corps s'adosse, le regard plonge dans l'esprit
Enivré des couleurs du passé, une vérité forte s'impose,
La vraie vie était peut-être là.
Notion du bonheur, dans sa simplicité, ou
Chacun de nous, à sa façon, en écrit la partition...
Il dit :
... Vous arrive-t-il le désir de voir, d'écouter, de palper la nature ?
Vous ne faites que passer sans regarder ces petites
Choses, qui nous rappellent, notre petite, toute
Petite dimension au sein de notre vie.
Se refuse-t-on à nier que nous rêvons avec tendresse à cette vieille Vie.
Recherchant l'odeur d'une présence ?
La brise entraînait vers lui une pluie de pétales...
Il dit :
...Est-ce les forces magiques qui gèrent nos vies,
Telles que je les comprends, et me guident
Sans avoir à courir le monde, demeurant ici,
M'imprégnant des réalités d'ici,
Partageant avec ceux de ma race une vie simple d'homme.
Est-ce une fantaisie de mes Dieux, qui me guident
Dans le labyrinthe de ma vie, évitant à mon action
De se perdre dans le vide, me faisant en quelque
Sorte missionnaire, contre l'orgueil des religions
Qui cherchent à brouiller les âmes.
L'imprégnation de la religion de mes pères me forge
J'ai pu ainsi en soupeser le poids
Lié au spirituel transcendant.
Mon monde n'est pas clos
Ouvert à un autre monde, là où tout se conjugue :
Le Cosmique dans l'intégralité.
Ai-je réussi ?
Je n'oublie pas, j'évoque un temps,
Ce temps, en tan lontan, où le sens d'une présence
Reste toujours vivant, me rappelle,
Qu'elle n'est que le prolongement d'autres vies :
Celle de HIRA Nakched, indien n°30578, mon père.
Celle de SONDEYA, indienne n° 36896, ma mère.
Vie qui est au-dessus,
Mort qui est au-dessous.
Comme l'arbre, son avenir est vers le haut,
Il puise sa force sous la terre.
L'avenir se nourrit, sur et de ce passé.
Il dit :
...Suis-je en droit d'évoquer ces hommes, ces femmes,
Venus d'ailleurs, dans des conditions que l'on
Imagine mal. Sans que pour autant mes propos se
Mêlent en une sorte de tendresse.
Je tente de réparer une injustice, de rendre, en une
Communion fraternelle, l'action d'une vie, cette
Quotidienne provocation de la terre et du ciel.
Dans un poème, il est écrit :
Il y a du sable et du sel en mon âme.
Il résume la dualité de ceux qui ont une double vocation :
S'intégrer et rester soi-même.
LE CORDON COUPE
Ô frères !
Nous sommes venus de là-bas,
Fuyant un héritage de misère,
Osant briser l'interdit du Kala-pani océanique.
Le vent, le voilier, glissent dans la nuit océane.
L'océan est à nos yeux un bouquet de lotus.
La phosphorescence des vagues luit sous la lumière sélène,
Le signe des demains d'attentes.
Le rêve est en nous.
Nos femmes, nos enfants, en portent l'espérance.
Nous sommes quarante mille à rêver.
Tandis que le voilier diminue la distance, laisse
Derrière lui, en un sillage, nos terreurs endémiques,
Tous, nous méditons l'absence de nos Dieux, compagnons restés là-bas.
N'osant pas, tant est grande la crainte de les offenser,
Leur offrir l'oblation.
Nous songeons, amères sont nos pensées,
Que le tigre flamboyant de Dourga, n'illuminera plus
De ses éclairs, nos cieux ;
Que Rhada, gracilité de la gazelle, visage aux
Reflets de lune, ne dansera plus pour Krishna à
L'ombre des manguiers ;
Que les servantes, les belles Satkis de Siva,
Ne hanteront plus notre sommeil lourd de peines.
Nous les négligeons, n'apportant que leurs images,
Pâles présences dans notre mémoire.
La promiscuité de l'espace clos du navire,
Nous initient au brassage des castes,
Prélude au nivelage de nos origines.
En cette aube océane,
Il y a l'eau de la mer,
Le sable mouillé sur lequel se posent nos pieds nus.
Puis la terre.
Nos formes humaines, loqueteuses, tombent.
Des ballots, jetés çà et là.
Silence de nos cœurs serrés,
L'inconnu se dresse, face à nous.
Visages blancs.
Visages noirs.
Les uns et les autres soupèsent notre poids,
Comme maquignons en foire.
Nous entrons dans un monde chargé,
Ou l'enfer se mêle au paradis d'illusions.
Après la turbulence de nos âmes,
Le rêve ne sera que défaite.
Quarante mille des nôtres ont rêvé.
La terre de Guadeloupe nous accueille,
Le statut d'hommes libres griffonné
Sur un parchemin... Le fouet en moins.
L'immensité des marées vertes des cannes
Sera notre unique horizon, rythmera nos vies.
Marées ondulantes, hautes comme des lances,
Acérés comme le fil du rasoir, au moment de la coupe.
La sueur de nos peaux tannées au soleil,
humecte la terre de larmes et de sel.
Bêtes serviles,
Âmes en dégénérescences,
Nous nous diluons dans ce moule vert.
Certains lieux de St. François : Vésoux, Guyot, Chassaing,
Tombes de nos os,
Désincarnés du cordon ombilical.
Nombreux, parmi nous, s'adonnent au suicide,
A l'alcoolisme, au vagabondage,
A la fuite vers les îles avoisinantes...
Écoutez !
La complainte qui résume toute l'amertume :
... On y trouve, madères, patates douces.
Toutes nourritures bonnes.
Lèvres d'ânes et têtes frisées !
Mais qu'il est fou d'en parler !
Sur nos corps brûlés, asséchés par le soleil,
S'incrustent des chiques invisibles.
Quelle vie mes frères !
Ô Dieu Brahmâ !
Sauve-nous,
Avant que le pire ne s'accomplisse !...
Nàsti vidyàsaman dhanam,
Nàsti vidyàsaman tapah.
Il n'y a pas de trésor
Comparable à la Connaissance.
Il n'y a pas d'ascèse
Comparable à la Connaissance.
La puissance du contenu du livre,
La marque qu'il laisse dans l'esprit,
Qui peut le prédire ?
En ce temps,
Les livres étaient rares, coûteux,
n'envahissaient pas notre quotidien.
Dès ma prime enfance, je tente de démêler
Les choses écrites qui s'offrent à ma portée.
Les rudiments de hindi, que mon père m'inculque,
Ont servi de levain d'un autre monde,
Vaste, impalpable sur le moment.
Je suis loin d'en soupçonner la valeur.
J'ai encore souvenance de la voix de mon père :
... Qu'il n'y a de pouvoir plus grand que la
Connaissance des textes sacrés.
C'est la voix du Brahman,
Ne concevant l'instruction, que sous une forme
Religieuse, et être à son service.
Le sens de ces paroles, des années plus tard,
M'ont aidé en mesurer la Force.
Enfant,
J'étais confronté à la dure réalité journalière des
travaux, qui rendent la journée longue et la nuit courte.
L'école ?
Un mythe, auquel seul les aisés peuvent accéder.
Dans nos campagnes, la seule école est celle
Des champs, à œuvrer avec les parents,
Qui ont d'autres préoccupations que la nécessité
D'une instruction, laissant ce soin, si les travaux en
Laissent le loisir, à des personnes de bonnes volontés, qui,
Pour quelques sous, dispensent un savoir des plus rudimentaires.
Le hasard, me met en présence d'un boutiquier.
Exploitant, ce que l'on nomme ici, un lolo.
Sorte de boutique où l'on trouve de tout.
Rentrant dans son amitié,
Il m'insuffle le goût du savoir.
À son contact,
J'apprends à déchiffrer les signes écrits.
Alors !
Orgueil mêlé de fierté, je le ressens,
Quand avec tâtonnements,
Les signes lourds de mystères,
S'ouvrent en moi.
Et que mon imagination me porte vers des voyages,
En des pays fabuleux.
... Rêves de fées appelées Lunes !
... Où les génies chevauchent le vent !
... Moi-même me muant en serpent à quatre bras !
Extases imaginaires, que je ne peux pas partager.
Lire !
Geste simple que d'articuler les mots, les épeler,
En décortiquer le contenu.
Que d'efforts, d'hésitations, d'impuissances !
Ces phrases dont le sens échappe !
Mais, lorsque des mots cède la carapace et qu'ils s'offrent
A mes doigts tremblants, mes yeux jubilent d'une
Joie sans retenue !
Hésitation, d'en l'instant ... Puis hardiesse !
Quelle fierté de construire, d'assembler,
Ce monde foisonnant qu'est la lecture.
Lire !
C'est être indépendant !
Une force en Soi !
Triompher du monde extérieur, oser réduire
Une forme de ségrégation et clamer que l'ailleurs
Peut devenir ici !
L'accès à la lecture et son corollaire l'écriture,
M'a tracé la voie de la Connaissance.
Les principes religieux de mon père brahman me
Sont devenus plus compréhensibles, j'ai pu ainsi
Approfondire, plus avant, ma recherche religieuse.
Par la suite, mon action politique, m'a ouvert des portes
Et fait prendre conscience la condition d'ouvrier cannier.
Pour l'indien d'aujourd'hui que représentent les
Noms de z'indiens bois, de z'indiens coolies ?
L'exploitation par les propriétaires, déchus de leur souveraineté,
Qui abusent de cette main-d'œuvre corvéable,
Attelée à la terre comme jadis les serfs,
Maintes fois mon poing a été témoin de ma colère !
Il importe peu que mes frères soient plus ou moins
Croyants, ils sont les héritiers d'une pensée,
D'une éthique de ce passé.
Leçons de choses et leçons de vies se mêlent intimement
Dans la Connaissance, et nous sommes amenés
à apprendre à apprendre.
Que l'on se souvienne...
J'ai été un enfant marqué par une volonté farouche.
Qui, par les bois, les taillis, selon la saison et la faim,
Disputait la mangue et la goyave aux guêpes et,
La nuit venue aux terriers, le crabe.
Au soleil du mitant, le sucré de la canne dérobé en catimini,
Pour calmer les ardeurs de mon ventre.
Pour étancher une soif toujours vive,
J'ai savouré l'amère eau de la mare,
Puisée à l'aide d'une chassepagne.
Mes pieds nus ont imprimé leurs marques
Sur une terre rocailleuse, au temps des labours.
Ils en portent la souvenance des cicatrices.
J'ai nourri le feu, mon crâne s'est durci au transport du bois et
Mon dos, pour le bétail, s'est courbé sous le poids de l'herbe.
Le soleil m'indiquait l'heure de la journée.
Le coq de son chant me réveillait d'une nuit toujours courte.
Au temps où l'énergie mécanique était la force humaine,
Enfant, je suivais les coupeurs de canne.
J'assemblais les tiges péniblement, en poignées toujours mal ficelées
Ou peu garnies... Sous la Musique emmêlée de chants et du bourdonnement
Des abeilles, ivres de suc.
Les miens ont émergé des ténèbres, par le travail des mains et la conscience
De la tâche accomplie.
Demain, nos enfants, un horizon nouveau s'offre à eux.
Peut-on appeler cela une grande aventure ?
Carême passe...
L'hivernage vient...
Comme les cannes mûrissent au soleil d'alizé,
Elles donnent à ma toison une couleur
Argentée, garant d'une sérénité de demain.
Ce ne sont pas les années qui pèsent, mais le temps.
La mémoire, lourde de passé et de silence,
Donne au poids des ans une souvenance en sable,
Fileuse , mêlée de sel, inscrite sur les rides de mon front.
Là, la trace est la preuve d'une Vérité,
Un cheminement entre Bois-Williams, Vésoux et,
Aujourd'hui Mahaudière, points de convergences de fortune.
J'ai eu une vie,
Qui n'a eu ni grandeur, ni tragédie.
J'ai vaincu des violences,
Celle de mon âme,
Celle de mon corps.
J'ai vécu des passions dans l'énigme,
Ma voix a hurlé dans le désert,
Crié une malédiction aux quatre-vents.
Mon corps, las, a arpenté la nuit
Pour s'apprivoiser la douleur.
Tenter d'aimer ces jours ou tout semble possible !
Combien de fois ai-je menti !
Me faisant violence d'une passion rongée,
Mangeant mon pain rassis, ma viande avariée.
Solitaire parmi les solitaires !
Tant bien que mal, j'ai tenté de concilier l'action
Religieuse et celle du politique,
Combinant l'esprit de la tolérance à l'action,
Idéalisme du militant.
Cette conduite m'a entrouvert des portes sur le
Monde d'ici, une liberté libérée de mon Moi.
Mais, il y a contradiction entre le combat de ce que
L'on croit et l'acceptation d'une tolérance,
Dans les revendications sociales, voire raciales.
Mon action politique en a été mal perçue.
Les syndicalistes, de l'époque, pensaient que je portais ombrage à leurs
Prérogatives, se refusant à comprendre la conciliation.
Les politiciens de l'époque, pourtant liés à des loges Maçonniques,
Se refusaient à défendre les travailleurs indiens,
Les accusant d'être liés avec les planteurs-propriétaires.
Au cours d'événements sociaux dans le bassin
Cannier de la région de Moule, j'en ai ressenti
L'amère désillusion.
Les noms de malabars, coolies, crachés sur ma face,
Insultes que le partage d'une misère n'efface pas.
Je compris que l'action du militant ne pouvait
S'associer à celle d'une tolérance religieuse.
De ce jour, le disciple s'inclina vers ses Dieux.
Un rêve ?
Simplement du concret, que cette évolution a pu
S'effectuer en utilisant les voies offertes.
Que de distance parcourue !
De ces temps pas si lointain, où, pour économiser
Les souliers, nous marchions pieds nus.
Aujourd'hui nous nous conformons aux aspirations
de notre monde en évolution.
Cette lutte ne peut se confondre avec un conte de fée.
Dans l'hivernage de l'âge, au cœur des miens,
Puis-je espérer un monde de merveilles ?
Ma conscience couleur se transpose sur ma vie,
Où, étape par étape, l'immensité l'a modelée.
Il me reste, de ces jours,
Qu'une floraison d'images
D'une jeunesse exaltée par l'ouvrage.
Mes cris exaltaient l'œuvre !
BRAHMANA
Si un pouvoir, des Dieux m'était donné,
Au vent, je dirais tempère tes élans,
Dispense une simple brise
Aux senteurs de vèpèlè.
Insuffle le souffle de la Vie... Simplement.
Si un pouvoir, des Dieux m'était donné,
A la pluie, je dirais, calme ta furie,
Laisse toi glisser dans le lit des rivières,
Et le panni coulera dans le Gange, vers l'océan.
Notre terre sera humectée... Simplement.
Si un pouvoir, des Dieux m'était donné,
A la flamme, je dirais purifie le bien du mal,
Le mal du bien sans exorciser l'âme,
Une lumière pour notre route.
Soit pour nos angoisses les trois yeux… Simplement.
Si un pouvoir, des Dieux m'était donné,
Au métal, je dirais cesse de trancher,
Laisse ta lame lisse et brillante,
Que Mariémen ne voit pas le sang,
Mais, féconde la terre... Simplement.
Si un pouvoir, des Dieux m'était donné,
A l'homme, je dirais on nous laisse
Pour tel que nous sommes,
De tous, nous devons être Tout.
En fait nous ne sommes rien... Simplement.
LE RIZ DU BRAHMANE
De mon monde clos, bordé par la mer,
Je délimite les bornes de l'espace rituel,
Entre l'extérieure et la chapelle rustique,
Simple kouroushé, tressé de feuilles de cocos.
Le feu du sacrifice chauffe le tambalom,
Fumigation de camphre mêlé de benjoin.
À l'Est, entre les rochers, le jour se lève.
Debout devant l'autel où une image
Rudimentaire représente la Divinité,
Je suis Tout : Roi et Prêtre.
Incarnation des Dieux de là-bas.
...Vois !
Mon corps est une gangue pour mon âme.
De toute souillure, je me suis éloigné.
Mes canaris sont neufs.
Mes habits immaculés de blancheur.
Les miens ont jeûné.
Les trays remplis d'offrantes sont prêts.
Le sabre sacrificiel, purifié au citron.
L'animal du sacrifice lavé et consacré,
D'une branche de vèpèlè trempé de mantjatani.
Le camphre apporte le témoignage de la pureté.
Gestes dans l'instant consacré.
Que la cuisson du riz monte.
De ce corps cuit par Lui, renaît Uni.
En toute semence,
Offre et retire la Vie,
La Divinité n'est que le chaînon.
Par Elle,
En Elle,
Elle apporte ici-bas, sérénité et fécondité.
Les miens unis en un seul Un
Se joignent avec mes stances.
La fumée encensée,
Vainqueur des combats du mal,
Monte vers la voûte céleste,
Emportant l'offrande à l'Invisible,
Communion à l'Aurore.
Le mât de bambou est érigé à la pointe Est,
Les mataloms ont accompagné son érection.
Aux vents des quatre-points,
L'emblème de la Divinité claque,
Sème les prières avec et par le souffle,
Honore les vivants.
L'oblation vole,
Agni la reçoit en gage,
Là-haut dans sa demeure Soleil.
L'animal sanctifié et parfumé,
Orné du collier de fleurs,
Attend.
Roulement des mataloms,
Éclair au soleil,
Immolation.
Le sacrifice chasse loin les ténèbres du monde,
La Divinité en a accepté l'Offrande.
STANCE À L'AURORE
Vers Toi, jour après jour, récitons
Soir et matin,
L'hommage du service divin.
Le rituel environne de toute part.
Un seul, aux Dieux monte,
Illumine la face de l'Aurore.
Il atteint l'autre rive,
Déploie l'étendard à l'orient de l'espace,
Comme un hérault d'armes.
Il avance,
La fille du Ciel attend,
Doucement les ténèbres se retirent.
À ses côtés, le Soleil
Créé la Lumière,
De l'obscurité franchie.
Le voyageur céleste se répand
Au sein de l'Univers,
Agni l'ardent, infléchit sa course.
MARIANMEN
Je suis Une, Multiple, Indivisible.
Je suis Celle qui possède l'Essence de l'Être.
Je suis à la fois, Mère et Amante.
Au travers Moi,
Les forces de l'Univers se conjuguent.
Je les dispense, les retire.
Si la prière émane d'un cœur pur,
Que monte la cuisson du riz !
Qu'on m'offre l'eau de manjatani !
Je serai honorée.
SHANBLANNI
Offrande aux défunts.
Là, sur des feuilles de bananier
Sont déposés les nourritures aimées.
Du sabre, d'un coup franc,
La noix de coco a été consacrée
En deux parties nettes.
Le tambalom, chargé de cendres et de benjoin,
Encense les offrandes.
Entre le patshel et les vivants,
L'âme des défunts se réincarnent.
Que, au moment de la consécration,
On puisse en sentir la Vie et la retenir,
Ô fils !
Approchez-vous des Mânes
Présents ici,
Riches de Vies.
Accueillez-les
Comme une Mère ses enfants.
Le grand arbre est descendu,
Enveloppe la matrice de sa semence,
Et la Vie se réincarnera par ses racines.
Ainsi notre place d'hier et de demain,
Essence de l'Essence,
Demeure en nous.
CHANT DU BRAHMANE
L'âge inexorablement tisse sa trame,
Pé-Nég doucement glisse à son terme,
Cesse de lutter contre une mort
Avide de possession.
Ses jambes, lasses de le porter,
Réclament le repos libératoire d'une charge.
De ce vieillard d'une stature jadis forte,
Ne reste que le regard, où se discernent
Tant de joies avides de vivre,
Douceurs de saveurs, oubliées
Quand tout l'être s'alanguit.
Ce vieillard se refuse à avouer une défaite,
Oblige son corps à renaître,
A éclater, tel un bourgeon au premier soleil !
Ô visage !
Hier vainqueur de tant et tant de luttes,
Sombre est le front ridé.
Sombre la voix,
hier assurée.
Seuls restent, au sommet de la tempête,
Deux yeux qui illuminent le parchemin de l'ancien,
Et l'ancien rutile comme le neuf.
Fils d'un temps... C'était hier.
L'Ancien part vainqueur, sa victoire, qui n'est qu'intérieure,
Le réconcilie avec son monde extérieur.
Humilité et orgueil, d'avoir mené à son terme une existence,
dépouillée de la possession, acceptée, de l'essentiel.
Vivant !
Écoute le chant pur d'un homme en plein accord,
Il a pour auditoire l'immensité de l'Univers
Et la mesure de la mer infinie.
Le tumulte des ans l'a blanchi de sel et de sable ;
Un duel, de dures rafales.
Hier, branche dressée de sève sur la ligne du ciel,
Entre lui et ses Dieux,
Agrippé à la proue de son monde,
Exilé des siens et de lui-même,
Cherchant de la main la chaleur des autres,
Comme on tente de caresser un nuage.
Qui a voulu que ce cheminement, de soi-même, coûte
Des années de servitudes, à humer la sueur !
Beauté du chant,
Plus haute que les cannes,
Sème sa fierté aux vents d'alizés !
Il est de la force de l'espace,
Et le fleuve-univers cicatrise le doute
Pour lui ouvrir les portes de Narayana,
Ce temps espérance.
Chant, lumière de tout or,
Héritage d'hier
Et de demain,
Libéré du mot Vie.
Février 1993.
L'ACCOMPLISSEMENT...
En ce jour de la consécration des Rois,
L'âme quitte le corps charnel de Pé-Nég,
Son temps achevé.
Heureuse d'une liberté retrouvée,
S'étire en volute aérienne,
Contemple le corps, sa demeure d'hier.
Nullement pressée de rejoindre les Mânes,
Là-bas sur les rives du Gange,
Elle a toute l'éternité...
Elle ne peut, décemment, partir sans rendre
Une dernière oblation à ce serviteur des Dieux.
À l'insu de l'assistance s'afférant aux derniers devoirs,
Elle réintègre le corps,
Lui redonne l'apparence de la vie...
Un tunnel illuminé, un sol tapis de fleurs,
Une musique aérienne, jouée par mille vinas invisibles,
s'offrent à Pé-Nég.
... Tiens, mes jambes me reviennent, remarque-t-il.
Au loin, qui lui semble être la sortie, un halo lumineux,
Sous la forme d'un personnage, attend.
Arrivé près de celui-ci, Pé-Nég intimidé s'arrête.
La forme lumineuse prend la forme d'une femme,
Belle, souriante, vêtue d'un sari bleu azur...
Je suis Marianmen...
À ce Nom, tant de fois vénéré,
Pé-Nég reste muet de saisissement,
Grande est son émotion.
Elle, d'un geste le rassure.
... Je suis Celle, Une et Multiple, en qui l'Essence
De l'Être s'incarne ...
La voix douce continue,
... Maintes fois l'eau de manjatani de tes oblations,
M'a été offert, par toi, mon serviteur.
En remerciement, forme un vœu...
Pé-Nég ne sait que demander, puis,
... Montrez-moi votre puissance ...
D'un signe, elle l'encourage à la suivre.
Ils partent, traversent, forêts, plaines, contrées les plus diverses
Et arrivent au pied d'une montagne dont la cime
Enneigée se perd dans les nuages.
... Au-delà, réside le cycle des temps, montons !...
Du sommet, où ils sont arrivés,
Toute la cosmogonie de l'Univers s'étale :
La Terre, les astres, d'autres au loin, d'autres plus loin encore ...
Dans tout cet amas, Pé-Nég distingue une spirale lumineuse,
Il interroge Marianmen :
... Ce que tu vois, c'est la Genèse de demain,
Peu des tiens ont eu le privilège de cette vision,
Ton regard contemple la naissance de l'Origine.
Écoute battre le pouls de l'Univers !
Ce point minuscule est une fraction du visible,
La Terre fait partie de cette fraction du visible,
Elle aussi suit ce cycle des Temps.
Nous les Dieux,
Ne sommes pas responsables de ces créations,
N'étant que les instruments d'un état neutre,
Une émanation du non Être,
A la fois Tout et Rien.
N'en sois pas déçu, c'est ainsi.
Rentrons !... Les tiens attendent.
Pé-Nég comprit :
L'assemblage de ce Tout ... Mais en fait rien.
L'hier, le demain, mêlés en une projection spiralienne.
Il s'inquiéta du temps écoulé.
" ... Le Temps ? Quel Temps ? sourit Marianmen.
Un des proches de la famille, priant devant la dépouille,
crut que le corps eut un léger, très léger, tressaillement.
Mettant en doute sa vision,
Il mit ce fait sur le compte de l'émotion et de la chaleur.
L'âme,
L'oblation accomplie prit la route du Gange.
Janvier 1994.
Le livre s'achève.
Le temps lave l'écueil du passé.
Le vent en disperse les pages.
Disperse ses pensées d'hier.
Le laisse seul avec ses fantômes.
Ô vent !... Simplement,
Donne-lui l'énergie pour affronter
La route qui le conduit vers les rivages
Du fleuve, son berceau Originel,
Où les Mânes des siens l'attendent.
L'alizé se lève, allons c'est l'instant !
La marée invite au départ.
L'amarre terrestre se délie,
L'onde du large se renforce.
Puissance salée !
Il vient !