Prière du vieux de la montagne
Le point de rosée
WLAJ. Wladyslaw
«… Au nom de Dieu Très Miséricordieux,
Louange à Toi Seigneur !
Que Te sois élevés les louanges me permettant de porter en pensée
les mots lumineux et descendre en un langage clair le bienfait de la chose écrite.
Pour saisir ces moments, je suis silence.
J’en apprécie l’exquis comme une nourriture et ce moment
est un temps concrétisé de l’instant, une durée infime de ma vie.
Ces mots procèdent par touches, de façon que les sens
parlent à l’âme et mon Être en est imprégné.
Ma pensée précède l’image, concilie la résonance du mot
et ma main épouse la douce cambrure anatomique calligraphiée.
Chaque signe possède un nom propre dans l’alphabet de la création
et la force du Verbe s’incréé dans une poésie cosmique.
J’ose affirmer : l’Univers est unique et multiple,
nous ne connaissons qu’un seul monde, le nôtre, et il est à peine exploré.
De ce monde, nous sommes enfermés, il nous est difficile d’en sortir.
Une seule minute de notre temps est un abîme vertigineux ;
je suis bourreau et victime de cet espace où le temps me harcèle.
Au cours de ma jeunesse errante, j’ai arpenté les déserts à la recherche d’une oasis fertile.
J’ai souvent été pauvre ; haï ceux qui possédaient richesses et titres ;
mépris pour ceux qui usaient titres et richesses à se faire valoir d’une supériorité.
Je suis devenus riche et puissant… haï de mes proches.
À un moment donné de notre vie, l’errance touche son terme,
l’âme et le corps apaisés des sortilèges de la fortune,
savourent en toute quiétude l’affrontement du passé comme celui de demain.
Je suis d’un autre âge, comme ces pierres, ces murs,
qu’abritent et protègent ma solitude.
Ici, il y a bien des années je me suis retiré, abandonnant
mes biens terrestres à d’autres.
Région de beauté sereine où les senteurs des lauriers se mêlent à la rudesse de la pierre.
Il faut toucher, palper ces pierres séculaires,
que les tremblements de toutes natures n’ont pu en ébranlés l’assise.
Ce n’est pas le poli, ni la patine de la matière domestiquée,
mais celle brute, le minéral amoncelé,
comme si une main l’a déposé tel quel.
À des lieues de distances, l’antre offre un paysage de mille facettes,
selon la saison ou le temps, les pierres elles aussi, prennent les couleurs.
Paysages lunaires aux falaises vertigineuses,
de grottes et de cavernes creusées dans la masse des rochers
où des lacs aux eaux transparentes semblent suspendus entre ciel et terre.
L’accès en est peu aisé, se fait à pied d’hommes.
Dans ces montagnes règne le Shah-Roud ou le fleuve fou.
Au moment de la fonte des neiges des monts de l’Himalaya,
de simples torrents se gonflent en torrents rugissant de colères.
Chaque soir, des lacs et des rivières, à petite hauteur montent une brume cotonneuse,
l’antre semble une Île au milieu d’un océan de nuage.
Ceux d’ici le surnomme le repaire des vautours
et maintes légendes circulent autour de ces lieux.
Le retirement modèle ma pensée d’une harmonie qui dans une vie antérieure me fuyait.
Cette terre où chaque brins d’herbes baignent dans une lumière moirée,
l’ortie et la ronce anoblies d’une sensualité amoureuse les pierres couleurs miel.
Il y a là, caché, mille faits qu’il faut découvrir,
discerner dans ces labyrinthes creusés par le soleil,
le froid, les pluies. À loisir je peux méditer et lire,
ne m’arrêtant que pour écouter le silence de dehors et celui de dedans.
Je me murmure avec respect que tout ce qui peuple mon univers
s’apparente aux troncs difformes des oliviers du jardin de Gethsémani.
Sept oliviers, eux aussi torturés par les ans,
que l’on dit témoins au temps de Tibère des souffrances d’un certain Jésus de Nazareth.
Leurs racines plongent au cœur de cette terre d’orage,
recherchent dans ces profondeurs une force,
afin de mieux affronter le spectacle désordonné de ce monde.
Dans le jardin de Gethsémani, sept oliviers toujours jeunes,
produisent des fruits que le vent du soir caresse.
Ce même vent du soir caresse les branches de mes arbres.
Pour celui qui sait écouter le bruissement du silence,
percevoir la fluidité, en caresser les formes,
comme on caresse celles de la femme ;
là est l’alphabet du Livre.
Aucun maître, si profond soit son savoir, ne peut en donner l’enseignement,
seule la solitude fait prendre conscience que nous existons.
Le grain de sable, l’air du vent, sont immortels, nous,
simplement poussières dans leurs vies.
La solitude m’apporte la puissance d’une émotion
en une totale nudité.
Parure vivante, déliée de l’entrave extérieure,
percute l’écho de mon être, dévoile la sublimité de l’âme
et l’esprit rejette le matériel.
On ne peut en donner une description, on se confond simplement en elle.
Il faut imaginer l’aube dans le silence.
Imaginer une longue tâche grisâtre, qui dissout
les ténèbres sur l’horizon de l’immensité.
L’aube doucement va poindre.
C’est l’instant qui précède l’apparition du disque solaire : la première aurore.
Elle ne dure que le temps de réciter un hymne.
Les merveilles du ciel
La succession des jours
La pluie qui rend la vie
La barque qui fend le fleuve
L’oiseau qui vole
Le cheval qui galope
La rose et la pierre immobiles
Les vents, les nuages, le feu, l’eau
Le regard de la femme
Le sourire de l’enfant
Une branche qui se berce
Un fruit qui mûrit ;
Voilà les témoignages
d’une Puissance hors de nous !
Les nuits constellées ont été mes compagnes à ma solitude,
j’ai connu des aubes de déraisons et des couchants de sagesses.
L’adversité est une grande transformatrice.
Souvent je l’ai comparée à ces balançoires
dressées par les bateleurs sur les places des marchés.
Allah seul est témoin de mon vertige !