Notre civilisation occidentale domine le monde sur l’usage de l’intelligence qu’elle nomme : Raison.
Cet usage méthodique et codifié de la conscience produit la logique formelle liée à la science, la technique, l’économie industrielle et une stratégie de la mondialisation.
Et l’Europe, petite péninsule de l’Asie, comme le disait Valéry, tente d’imposer ce concept au reste de la terre.
En développant la faculté de raisonnement, notre civilisation se coupe d’autres formes de la conscience et surtout celui du rêve.
Rêve, rêveur, ce sont des mots liés à une incapacité sociale, à une impuissance de contrôler le réel, voire à se contrôler.
Notre mémoire oublie que d’autres civilisations ont pensé autrement ; que, par exemple, la culture grecque, dont nous sommes les héritiers, donne au rêve une importance primordiale ; dans le sommeil, les sens inconnus de l’homme s’éveillent , plus, les dieux et les génies transmettent des messages.
Nous pouvons citer d’autres civilisations : Incas, Celtes...
Si l’occident a pendant des siècles, oublié ou omis le domaine du rêve ; les artistes, les peintres, les poètes et les écrivains n’ont jamais cessé d’y puiser l’inspiration.
Chaque nuit nous nous rendons au théâtre de nulle part.
« Mille petites portes blanches pour une porte de pierre.
Mille sorties au jour le jour pour une gloire triomphale.
C’est écrivait Paul Eluard, le grand mérite de la poésie.
Un poète, en général est solitaire. Sa solitude dont le caractère n’a rien d’insolite, lui fait plus d’une fois mettre en doute sa légitimité et entrevoit la conviction qu’il est possible d’atteindre un mode de connaissance qui couvre à la fois de l’intelligence, de l’intuition et même, si on laisse les sentiers communs, de la voyance ou de l’illumination mystique.
Sa conviction, que tout progrès futur, et ce dans quelques domaines que ce soit, dépend d’une refonte des structures intellectuelles, mais surtout mentales : ce qui lui oblige à franchir un seuil au-delà d’une dimension de l’esprit.
Il se trouve que le poète a un tempérament sensible de l’assemblage des mots, non pas les tournures complexes, mais ceux qui dans la simplicité retient le regard.
La poésie, par ricochet, permet d’aborder, en dehors de la littérature, aux formes mathématiques, physiques et pourquoi pas l’alchimie.
Le poète se rend compte que l’analyse littéraire ne lui apporte aucune réponse satisfaisante à sa quête, pas plus que celle de la science en générale et encore bien moins, la religion.
Pour le poète, la poésie lui apporte une ouverture vers des portes, et sans complexe pénétrer dans des domaines les plus divers.
Cela porte à sourire. Les poètes ? c’est avec une sorte de condescendance que l’on daigne de parler d’eux.
On leur reproche d’écrire sur des états d’âme impossible, d’être en fait voguer dans les nuages.
Ah ! si les poètes s’intéressaient aux mathématiques, aux sciences... mais il se trouve que certains d’entre eux et non des moindres, sont forts au courant de ces questions, plus est, se passionnent pour toutes les découvertes qui bouleversent notre planète et la société en générale.
Il y aura toujours des hommes de sciences en manquent de curiosité intellectuelle et spirituelle et des poètes dont la seule fin consiste à ciseler des rimes sirupeuses.
Les poètes, la plupart, posent des questions, même si la réponse en est toute personnelle. Ces questions naissent d’une profonde nécessité, un besoin de quête, qu’aucune équation mathématique ne saurait solutionner.
Le poète Robert Ganzo écrit :
"...La seule et authentique recherche poétique que je conçois, ardue, presque solitaire, inquiète cependant
des problèmes sociaux et d’un ordre universel et rigoureux que les physiciens, constatent jusque dans les phénomènes de désintégration des atomes, d’interférences ou de diffraction de la lumière – la seule recherche qui m’autoriserait à me présenter aux hommes comme poète – ce n’est que plus tard, à travers des commentaires, que ces hommes comprendraient la nécessité première..." Préface de TRACTS, Ed.Jean Aubier 1947
Et Barbey d’Aurévilly d’écrire :
« Où les historiens s’arrêtent
ne sachant plus rien,
le poète apparaît et devine.
Il voit encore quand
les historiens ne voient plus.
Mallarmé ajoute :
«...J’ai toujours rêvé et tenté autre chose, avec une patiente d’alchimiste, prêt à sacrifier
toute vanité et toute satisfaction. Comme jadis on brûlait son mobilier et les poutres de son toit pour alimenter le fourneau du Grand Oeuvre... » Autobiographie, bibliothèque de la Pléiade ; N.R.F 1951
Rimbaud, écrit le 15 mai 1871 à Paul Demeny :
"...Le poète se fait voyant par un long, immense et raisonné déréglemente de tous les sens. Il devient entre tous, le grand malade, le grand criminel, le grand maudit – et le suprême savant ! car il aborde l’inconnu !" Editions Gallimard, Bibliothèque de la pléiade N R F 1951
Robert Ganzo s’écrie :
" Et moi, lucide et survivant
aventurier en ce domaine,
il m’a fallut vous reconnaître,
former d’un nouvel univers,
avec mes yeux de brume verts,
sur des vols secrets de mon être." Domaine ; Editions Grasset 1956
Le poète russe Glam Onanian, imagine l’Univers peuplé d’Êtres " intelligents " :
Avec nos frères en intelligence,
la rencontre viendra.
O, cœur inquiet, calme-toi !
Que les Êtres pensants de la terre
les imaginent différemment, qu’importe !
L’homme arrivera au port interstellaire
des profondeurs méta galactiques ;
l’œil fixé sur ses instruments
il dira : je ne suis pas seul au monde...
Selon le vœu des générations anciennes,
pour l’homme, ce but est sacré.
Paix à toi, lointain inconnu,
berceau d’une autre intelligence ! Fragment d’un poème ; le but écrit en 1964
Lisons un fragment du poème Magnito Parvi, de Victor-Ugo, écrit en 1839 :
Quel Zorobabel formidable,
Quel Dédale vertigineux,
Cieux ! a bâti dans l’insondable
Tout ce noir chaos lumineux ?
Soleils, astres aux larges queues,
Gouffres ! Ô millions de lieues !
Sombres architectures bleues !
Quel bras a fait créé, produit
Ces tours d’or que nuls yeux ne comptent,
ces firmaments qui se confrontent,
Ces Babels d’étoiles qui montent
Dans ces Babylones de nuits ?
Et si nous pouvions voir les hommes,
Les ébauches, les embryons,
Qui sont là ce qu’ailleurs nous sommes,
Comme, eux et nous, nous frémirions !
Nous nous regarderions dans l’ombre
De monstre à monstre, fils du nombre
Et du temps qui s’évanouit.
Et, si nos langages funèbres
Pouvaient échanger leurs algèbres,
Nous dirions : "Qu’êtes-vous, ténèbres ?"
Ils diraient : "D’où venez-vous, nuits ?"
Ces expériences à des variantes près, sont identiques ; Leurs compétences dans l’astronomie, les mathématiques sont plus que limitées, voire sommaires ainsi que celles en physiques expérimentales, pour en donner une signification objective. Néanmoins, la notion d’infinité mathématique et d’asymptote "offre" une vision d’un espace doté de propriétés quasi physique qui se substitue à celle d’espace-temps, lié au contenant.
En dehors de ceux cités dans ce court exposé, d’autres ont poussés à la limite de l’entendement la notion d’infini dans l’espace le dotant de propriétés physiques.
Ce qu’il tente de faire ? C’est oser de définir la quantité d’inconnue qui peut éveiller l’âme universelle.
La recherche poétique est aussi légitime au même titre que la science – seuls diffèrent les moyens . Les poètes devraient occuper une place parallèle à celle des auteurs de science-fiction et que l’on prenne plus sérieusement les prétendues rêveries issues de leurs imaginations ; que l’on se devrait considérer ces visions comme des faits objectifs et non comme des documents révélateurs du seul inconscient.
Vers 1915, le poète métaphysicien d’origine lituanienne Milosz, a une vision qu’il rapporte dans son "Epître à Storge" :
Le soir tomba. Alors un univers de terreur, des milliards et de milliards de fois plus vaste, plus peuplé et plus scintillant que notre ciel sidéral, s’alluma au-dessus de ma tête, et le mouvement, visible à l’œil nu, de ces cosmos tourmentés était accompagné d’un bruit odieux, criminel, ennemi de toute méditation, de tout recueillement.
Et le sens secret de tout ce mouvement et de tout ce fracas était : il faut multiplier et diviser l’infini par l’infini durant une éternité d’éternités ; ni repos pour toi, ni souvenir, ni amour, ni espoir ; multiplie, multiplie, divise, divise, ces mondes tomberont dans le chaos et tu les remplaceras par d’autres ; mais tu seras toujours ici, toujours à cette même place, et du multiplieras et diviseras. Ars Magna, Edition André Silvaire 1961
Une dizaine d’années plus tard, René Daumal, alors adolescent, est, déjà, hanté par le problème de la mort.
Il décide d’expérimenter les états proches de l’agonie en respirant des doses de tétrachlorure de carbone – ces gaz sont mortels en accoutumance, provoquent des lésions irréversibles au cerveau. Le drogué aura des prédispositions au suicide.
Plus tard il décrivit dans son essai " Une Expérience fondamentale ", les états de conscience ainsi vécus :
Sous le rapport du nombre, la multiplication indéfinie des points, des cercles, des triangles, aboutit instantanément à l’Unité régénérée, parfaite sauf moi, et ce sauf moi, déséquilibrant l’unité du Tout, engendre une multiplication indéfinie et instantanée qui va se confondre, à la limite, avec l’unité régénérée, parfaite sauf moi... Chaque fois que l’aube paraît : N.R.F., 1953